C’est une étendue colorée, immense qui s’offre à mon regard.
J’ignore où je me trouve, mais j’y suis bien. Profondément bien.
Je marche d’un pas confiant, j’imprime le rythme de mes pas
sur un sol mouvant qui donne de l’amplitude à mes mouvements. La grâce
m’envahit, je suis portée par les couleurs du paysage qui m’entoure, mon corps
est tellement léger que je peux en faire exactement ce que je veux.
L’inconnu ne m’affole pas. Je suis ancrée dans un présent
suffisamment riche pour combler tout mon être.
Mais soudain, l’histoire s’emballe. Plus de couleurs, plus
d’horizon, plus rien. Je suis submergée par l’intensité d’un noir que je n’ai
jamais vu auparavant. C’est un noir profond, étouffant, suffoquant. Un noir aux
griffes acérées et aux dents longues.
Je reste immobile très longtemps, ayant perdu tout repère et
toute force. La peur me tétanise. J’ai peur que ce noir m’engloutisse
définitivement, qu’il m’étreigne violemment jusqu’à venir à bout de ma vie.
Je sais que je vais devoir me battre, sortir de l’immobilité
pour retrouver le sens des choses. Je le sais mais le noir continue de figer
mon corps, dans un combat invisible mais tenace. Il m’étrangle, me lacère, me
brûle. Sensation épouvantable d’une mort imminente qui guette juste derrière la
porte, discrètement mais sûrement. Je vais devoir affronter la mort. Voilà
l’ultime instant de mon existence qui approche à pas de géants.
Dans la profondeur du néant, j’entends, au loin, le chant
d’un oiseau. C’est un chant magnifique, murmuré et porté par le vent. J’ai le
cœur qui bat très fort, comme lorsqu’on croise un visage dont on sait qu’il
changera notre existence toute entière. C’est l’évidence d’une découverte
sublime et pleine de promesses. Je me sens déjà moins lourde, de marbre je
deviens argile tout juste sortie de terre. Mes blessures se cicatrisent
instantanément. Je ne souffre plus. J’ai enfin la capacité de bouger à nouveau,
de porter un peu plus loin l’empreinte de mon corps. Juste en suivant ce chant
d’oiseau.
Je sens l’air entrer dans mes poumons, la caresse du sable
sous mes pieds, le sang qui circule dans mes veines, les pulsations de mon
cœur. Je sens la vie s’infiltrer en moi avec une force incroyable. J’avance au
gré du chant qui m’attire irrémédiablement à lui. J’avance dans l’obscurité totale
et je n’ai jamais vu aussi clair.
Je marche lentement et pourtant je parcours une distance
infinie. Au loin, une minuscule pointe de lumière. Elle bouge. On dirait même
qu’elle danse. Cette fois, c’est elle qui m’attire. L’oiseau s’est fait
lumière. C’est une note de musique lumineuse qui m’appelle à entrer dans un
ballet dont je connais déjà chaque pas. Depuis toujours la chorégraphie est
imprimée dans ma chair. Alors je danse. Je danse une pomme dans la main. La
note de musique éclaire mon monde comme la flamme d’une bougie : avec
délicatesse et poésie.
Et j’avance, je tourne et vole. Je suis heureuse et libre de
danser comme je respire.
Là-bas, à l’horizon, un défilé de militaires. Pauvres âmes soumises,
voilà les trois mots que j’hurle en me réveillant.
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