Assis à la table de cuisine Jules est dans ses pensées. La matinée s'est écoulée doucement. Le petit poste de radio distille des musiques d'autrefois, celles qui lui réchauffent le coeur et l'emportent dans des souvenirs toujours colorés.
Jules a passé toute sa vie sur cette île, il y a vécu d'immenses bonheurs mais aussi de terribles chapitres. Mais c'est ici qu'il écrira le point final de son existence, c'est une certitude.
Dehors, la lumière est magnifique: les rayons du soleil pénètrent les gros nuages noirs et le vent caresse les visages des insulaires comme pour les aimes plus fort.
C'est étrange et magnifique à la fois: la rudesse du climat n'est pas une entrave à la vie, au contraire, elle la sublime.
Le petit bateau rouge vient d'amarrer. Quelques promeneurs se sont assis sur le banc qui fait face au bras de mer. On est ici hors du temps. Hors du temps qui chamboule, persécute et démolit. Alors il faut se poser un peu, s'imprégner doucement de l'atmosphère particulière qui règne là.
David est venu avec son sac à dos. Il est venu ici pour le calme, la solitude et les bateaux. Mais il est surtout venu ici pour recommencer sa vie, respirer à pleins poumons et rêver les yeux ouverts.
Dans la cuisine, Jules et son carnet d'écriture ont presque l'allure d'un tableau. Jules a pris le large, embarqué sur des mots. Depuis toujours il écrit comme il respire, c'est une nécessité, un besoin, une délicieuse évidence. Depuis toujours il vit seul et son monde est peuplé de rêves, de mots qui hurlent et de désirs qui s'écrivent. Et cette île est l'écrin parfait pour contenir son existence.
C'est une île-promesse, une île qui donne des ailes, une île miroir où le temps prend son temps pour dessiner les histoires individuelles.
A quelques pas de la petite maison de pierres, David a déposé son sac. Sur la place, les habitants se retrouvent pour déjeuner ou juste pour refaire le monde. David est habité par cette conviction: il sait que la première lettre de sa nouvelle histoire s'écrit à cet instant, c'est l'évidence d'un point zéro tourné vers tous les possibles. Ca y est, le regard perdu vers les nuages, il a laissé, enfin, de la place au silence. Le vacarme de la ville qu'il a quittée ce matin a disparu. Il y a de l'espace pour un autre chose : il ferme les yeux pour ressentir plus fort encore la vie qui coule en lui, pour la première fois pleine de promesses. Les souvenirs de sa vie ratée se sont habillés de blanc et ont pris leur envol. Les non-dits dansent, son coeur hurle à la vie.
Le clocher de l'église résonne sur les pavés. Au loin, la mer, les phares et les roches émiettées jouent avec les vagues. Au loin les tempêtes, les nuages bas et les éclaircies qui vous tirent des larmes tant les paysages sont magnifiques.
Et là, tout près, derrière la vitre de la petite bibliothèque, un livre comme un point de suspension : Fragile de Jules Carpentier.
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